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    Le cerveau va-t-il détruire notre planète ?

    Laurent Espitallier – Saturday, 30 March - 19:44

Voici environ deux ans, dans le but de constituer un dossier pour mon journal [celui que vous lisez, nda], j'ai demandé à un de nos auteurs, le psychiatre Christophe André, de m'expliquer comment ces techniques de pleine conscience pouvaient modifier notre rapport à la nourriture. Il m'a parlé alors d'une sorte de technique thérapeutique que nous pourrions appeler la “technique du grain de raisin”.

Prenez un grain de raisin dans un de ces sachets que l'on peut trouver sur les étagères d'un supermarché, à côté des noix de cajou, des cacahuètes et des fruits confits. Simplement, au lieu de plonger votre main dans le sachet et d'y piocher une large poignée pour l'enfourner aussitôt dans votre gosier, saisissez-vous délicatement d'un unique grain, un petit grain ratatiné, entre le pouce et l'index. Regardez-le attentivement, de très près.

Examinez ses contours, ses plis et ses creux, sa teinte brunâtre, presque dorée. Même petit, il est riche de mille détails. Cela vaut la peine de l'observer, l'attention ouverte, presque avec étonnement. Puis, approchez ce grain de vos narines. Sentez-vous cette odeur sucrée, à peine acidulée, si caractéristique ? Prenez le temps de vous laisser pénétrer par cette senteur. Vous pouvez aussi constater la légère salivation qui se produit dans votre cavité buccale. En quelques instants, vous venez de prendre conscience d'une foule de détails que vous ne perceviez même pas lorsque vous étiez habitué à mâchonner des assortiments d'apéritif en riant avec une bande d'amis.

Maintenant que vous avez observé et humé attentivement votre petit grain de raisin, mettez-le dans votre bouche. Mais ne le mâchez pas. Sentez son contact sur votre langue, et les petites décharges gustatives que cela provoque, sans même l'ingérer. Faites-le passer, du bout de votre langue, entre vos lèvres et vos dents. Sur son sillage, une saveur sucrée s'étire. Des picotements acidulés se dégagent. Essayez à présent de le faire glisser vers l'arrière de votre bouche, entre vos molaires. Testez sa résistance et sa texture. Commencez à en exprimer le suc, à en détailler la saveur. Ramollie, sa peau s'ouvre et laisse émerger sa pulpe condensée. C'est immense, ce qu'il y a dans un grain de raisin. Une fois que vous l'avez bien mâché. Si vous avez bien fait l'exercice de A à Z, peut-être s'est-il passé 5, 10 ou même 15 minutes. [...]


Le grain de raisin est bien peu de chose, en termes de quantité nutritive. Mais la perception de son goÛt, des sucres et des arômes qu'il renferme n'a pas de dimension fixe : leur dimension est déterminée par votre conscience.[...] En développant notre caisse de résonance sensorielle, nous pouvons faire croire à notre striatum qu'il obtient davantage plus de plaisir, alors que nous lui en donnons moins quantitativement. Manger un peu moins, mais en prenant le soin de percevoir de façon plus intense et plus pleine ce que nous absorbons, est une façon de duper notre striatum. [...]

Nous pourrions de même fabriquer plus de plaisir avec moins de stimulation, dans le domaine social. Plutôt que de chercher à augmenter sans cesse le nombre de nos amis sur Facebook, nous pouvons investir dans la qualité de ces relations. Aujourd'hui, on nous fait croire qu'il faut avoir une voiture au moins aussi luxueuse et sophistiquée que le voisin, pour être heureux. Le vrai choix est : accepter l'échelle de valeur diffusée par les spots publicitaires – et, dans ce cas, considérer que le plaisir (sans même parler de bonheur) passe par la case concessionnaire – ou imaginer la version “pleine conscience”, consistant à prendre du plaisir à conduire sa vieille voiture démodée et à chercher également du plaisir dans des relations avec ses amies dans lesquelles n'entrerait pas de notion de comparaison sociale.

Développer notre conscience de ce qui nous entoure n'est pas un but abstrait et irréalisable. Il existe des techniques éprouvées pour cela, qui sont globalement regroupées dans le courant des techniques de méditation de pleine conscience. La méditation de pleine conscience est une discipline du corps et de l'esprit, dépourvue de toute connotation religieuse dans sa version laïque (ou associée au bouddhisme dans ses versions traditionnelles), qui consiste à développer la maîtrise de son attention dans un premier temps, pour ensuite affiner sa capacité de prendre conscience de tout ce qui se passe autour de nous et en nous. [...]

En découvrant que les techniques mentales qui développent notre niveau de conscience peuvent efficacement lutter contre le biais de dévalorisation temporelle, les scientifiques nous indiquent donc une voie possible pour nous sortir de ce piège : augmenter notre niveau de conscience global. Nous immuniser, par le pouvoir de notre cortex, contre l'appel du “tout, tout de suite”. Récupérer le pouvoir de la réflexion au long cours sur notre avenir. De telles pratiques nous donnent plus de liberté pour prendre en main notre destinée._

Plutôt que de jouer, manger, consommer du statut et du sexe en ligne, il s'agira donc pour chacun de développer le champ de ses ressources mentales et donc de ses expériences qualitatives. À la clé, une limitation de la consommation de biens matériels, sans qu'il en résulte automatiquement un sentiment de déchéance ou de frustration. Peut-être même le contraire... »

#cerveau #neuroscience #psychologie #méditation #conscience #dopamine #environnement #écologie

  • Le cerveau va-t-il détruire notre planète ?

    Dans son dernier livre – Le Bug humain, éditions Robert Laffont – notre rédacteur en chef Sébastien Bohler explique que notre cerveau poursuit des objectifs incompatibles avec la sauvegarde de la planète. Pour survivre, nous allons être obligés de remodeler nos neurones.

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    Lutter contre le réchauffement médiatique

    Laurent Espitallier – Wednesday, 6 February - 07:28 edit

La vigilance nécessite une énergie qui doit être reconstituée par des périodes de sommeil, plus ou moins longues et de préférence adaptées aux cycles biologiques des 24 heures. Prenons donc ce critère pour calculer la charge mentale supportable pendant 24 heures. De plus, notre activité en ligne fonctionne massivement aux réactions à ce que d’autres ont posté. Veillons donc à limiter notre propre réactivité selon ce critère des 24 heures et ne nous contentons pas de supprimer les alertes car c’est notre activité de publication et de re-publication qui provoque ces alertes à son tour. Ainsi, l’architecture des systèmes d’information et des applications devra nous permettre (puis nous encourager avec des récompenses voire enfin nous imposer dans un second temps si nécessaire) de limiter nos posts sur toutes les applications de réseaux sociaux à un par période de 24 heures (dont tous les tweets notamment). Pour cela, il faut en effet de nouvelles métriques, comme le propose la FING, des métriques de rythme. De même pour nos commentaires sur chaque site ou application, ce qui réduira immédiatement l’effervescence des débats sur ces sites : nous devrons réfléchir avant de poster et être sûr qu’une réaction en vaut la peine au risque de nous priver d’une autre réaction sur un autre sujet nettement plus important. Les frustrations seront grandes au début, les manœuvres pour contourner ces systèmes seront multiples mais un apprentissage du ralentissement du débat et des contributions se fera, comme pour la vitesse automobile. N’oublions pas cependant que des armées de designers, d’analystes de données et de spécialistes de l’expérience utilisateur ont consacré des heures de conception et de tests pour s’assurer que les membres des réseaux sociaux resteraient toujours plus longtemps sur le réseau au point de ne plus le quitter (1 heure par jour en moyenne passée par les membres de Facebook en version mobile aux USA). Les affordances (Norman, 1988) et les nudges (Thaler et Sunstein, 2010) , toutes ces méthodes comportementales de suggestions rendues quasi incontournables grâce à leur design, sont alors conçus dans cet objectif de captation de l’attention. Il serait cependant possible d’exploiter les mêmes méthodes pour ralentir le rythme des applications et rendre perceptible l’amélioration apportée à l’expérience. Les revendications de liberté de choix dans les usages des réseaux sociaux ou de responsabilité individuelle sont légitimes, mais pèsent peu face à des artifices de conception qui savent exploiter toutes les faiblesses de nos cerveaux et de nos passions et nous faire réagir sans vraiment prendre de décisions au sens délibératif. Ce qui vaut pour les publications élaborées (ou presque, car lorsqu’on duplique des contenus, l’effort est minime), doit aussi s’appliquer aux réactions les plus élémentaires installées dans les applications : un seul like par jour, un seul retweet par jour, une seule recommandation ou pouce en l’air sur un site de presse, etc. Tout cela réduirait considérablement la course aux scores qui est devenue une obsession du marketing comme des individus publiants. Et cela permettrait par la même occasion de tuer le business de l’astroturfing, des fermes à clic et des robots qui génèrent quasiment 8 % des tweets, ce qui rend tous les scores « d’engagement » ou de « reach » totalement fantaisistes mais pourtant rassurants pour le marketing. Car la posture de pure réactivité des comptes humains est déjà un automatisme, ce qui facilite la programmation d’algorithmes (ou de travailleurs du clic, Casilli, 2019) qui simulent leur comportement. A cette occasion, la convergence avec les mesures de lutte contre l’invasion des robots que mènent les plates-formes comme Twitter serait donc possible.


La règle des 24 heures est plus compliquée à mettre en place pour les mails, car l’activité professionnelle peut nécessiter une grande réactivité… dans certains cas, elle impose parfois des échanges en allers-retours fréquents…. Les habitudes de réactivité ont été encouragées au départ par les modèles de management fondés sur une disponibilité de tous les instants. Mais cette pression à la connectivité s’est retournée contre les missions principales des salariés ou des collaborateurs, qui voient fondre leur temps d’attention consacré aux tâches à haute valeur ajoutée ou demandant une vraie concentration. Le « syndrome de saturation cognitive » détecté dès la fin des années 90 (Lahlou, Lenay et al., 1997) se traduit par un hachage permanent des séquences de travail. Les entreprises ont désormais la possibilité de réserver les échanges par mail à certaines périodes de la journée, comme le fait par exemple HP. Cette mesure relève d’un véritable pilotage du rythme attentionnel qui peut faire l’objet d’une négociation avec les salariés. Dans ce cas, on le voit, ce n’est pas dans le code que la solution est trouvée mais dans une règle collective.


Cette figure de la boucle est délétère du point de vue de la réflexivité car elle entraîne une sidération pour un message qui n’est plus nouveau ni d’ailleurs analysé : le cerveau humain se met « en boucle » lui-même et ressasse les images qui le captivent d’autant plus qu’elles sont spectaculaires, c’est-à-dire inédites ou choquantes (novelty and salience). Les « commentateurs » et « experts » peuvent faire assaut de réflexions éclairées, les images et les bandeaux, eux, tournent en boucle pour les événements de longue durée, mais aussi pour ceux, mêmes brefs, qui sont déjà passés et que l’on continue à commenter. Cela signale surtout l’absence de nouvelles images et l’impératif de remplissage par la répétition. Or, le spectateur n’en est pas averti. A une demie-heure d’intervalle, il peut encore avoir l’impression que l’attaque est encore en cours, que les toits continuent de s’envoler, que les barricades sont toujours en feu, alors qu’il s’agit exactement de la même image déjà vue dix fois. Pour contrer cet effet de répétition qui amplifie certaines images plus spectaculaires au détriment des autres, il serait souhaitable par exemple de rendre obligatoire un bandeau en bas de toutes les images comportant la date et l’heure de tournage, ainsi que le nombre de fois où cette image est déjà passée à l’écran (ou en fond d’écran). Cela constituerait une aide au détachement de la part du spectateur et cela obligerait les chaînes d’information continue à afficher leurs ambitions en matière de diversité des sources d’images (ou au contraire à rendre visible leur faible ambition).

#médias #société #internet #web #infox #information #attention #psychologie #vigilance

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    docteur_science